23/01/04
Il est 2h. J'ai envie de crier, de mordre comme un chien enragé. Je n'ai plus peur de rien. A cet instant je suis devenue marginale.
J'ai souvent pleuré seule dans la nuit ces trois dernières années, mais jamais comme cette nuit. Je sais que j' ai commis l'irréparable. Hier à 11h30 j'ai franchi le pas pour une descente aux enfers. J'ai effectué le purgatoire depuis.
J'ai posté cette lettre de démission tant redoutée, après mon préavis dispensé par mon surplus d'horaire, ma vie basculera définitivement. Je suis consciente, je me suis coupée du monde. J'ai abandonné ma survie. Depuis 12 ans j'étais à l'abri du chômage. Certes mon salaire ne me permet pas des séjours aux Bahamas ni la dernière Mercedes, de toute façon je n'en ai jamais eu l'envie. Comme beaucoup d'autres vers le bas de l'échelle, il me faut peu de chose pour aimer la vie; un foyer chaleureux avec des vieux qui vous racontent leur passé, des rires d'enfants et tout juste de quoi boucler le mois en attendant la prochaine paie. Mais c'est peut être trop demander.
Depuis 1 an je craque sous le poids des tâches ménagères dans ce logement insalubre, du maintien au domicile de ma mère, de la garde de mon cactus tant voulue mais surtout de ces poubelles qui dégorgent à ras des fenêtres et de ces tas de merde de tout l'immeuble qui surgissent de leur W.C, débordant dans toutes les pièces lorsqu'un voisin du dessus se rend sur le trône. J'en ai assez de la pitié des autres locataires me voyant effectué ces tâches méphitiques avant chaque retour de la clinique où sa mère est fréquemment hospitalisée depuis Octobre. Moi et mon père sommes angoissés par les urgences nocturnes de la SAMU à chaque sortie . J'ai mal quand je vois mon vieux qui ne peut plus contenir ses crises de nerf au bruit d'un sac d'ordures qui s'éventre devant les fenêtres mais parfois je comprend l'attitude de certains résidents des étages supérieurs. Pourquoi descendre? C'est tellement pratique, les poubelles sont à portée! Mon père prend alors le balai pour éviter l'invasion des mouches sous leur toit. J'ai mal quand je vois ses yeux embués perdus dans ces détritus. Je me dit , après une longue vie de travail et de sacrifices il ne mérite pas ça.
Je pleure encore, plus que jamais. Je réalise que je n'ai plus rien à perdre. Plus tard mon quotidien sera sans doute la pile de journaux devant la sortie d'un magasin dans un froid glacial ou au mieux quelques heures de ménage par ci par là au chaud. A l'heure où les autres se ruent vers un emploi même précaire, j'ai mis fin à une garantie vitale. Pourtant il y a un an, j'ai déjà cédé à l'appel du coeur pour sacrifier la moitié de mon salaire en optant pour un mi temps sans contrepartie , mais aujourd'hui j'ai démissionné. Je me suis exclue de la société. Je ne pleure pas pour mon sort. Je pleure comme un torrent qui se déverse car je viens de prendre conscience qu'après mes parents je risque de perdre mon cactus par ce geste accompli dans un moment d'angoisses et de déprime.